LA TRAITE NEGRIERE

 

La traite négrière opérée depuis l’ Afrique a duré officiellement quatre siècles, lorsque l’on élude la période médiévale allant du 8è au 15è siècle. Il sied de distinguer deux principales étapes correspondant à trois destinations réservées aux esclaves africains. 1. La traite transsaharienne –  interne à l’Afrique et orientale – 2. La traite occidentale ou la traite transatlantique ou encore le commerce triangulaire. C’est cette dernière traite qui retient plus l’attention de l’opinion internationale eu égard à sa proximité temporelle ainsi qu’à ses répercussions.

La traite transsaharienne s’effectue au cours du Moyen-Age quelque peu dans l’incognito. Pourtant, entre 8 et 14 millions d’esclaves sont transportés par les réseaux transsahariens et ceux de la Corne de l’Afrique..Les historiens contemporains n’ont souvent pas la facilité de confronter certaines sources s’y rapportant. Durant toute la période médiévale, les Noirs d’Afrique sont vendus dans les régions esclavagistes de jadis que sont: l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient. Une traite à la fois interne au continent africain et orientale. Elle s’opère en ayant comme  point d’ancrage l’Afrique subsaharienne (les pays situés au Sud du Sahara). Cette traite concerne plus les femmes que les hommes car, dans la société d’Afrique noire d’autrefois, les femmes occupent des emplois à la fois de domestiques, d’épouses, de mères, mais, aussi, de travailleuses. Les premiers négriers sont les Arabes lesquels inspireront les Portugais et les Espagnols.

Qu’en est-il du taux des femmes déportées en Orient ? Le deuxième marché esclavagiste, appelé aussi la traite orientale, est celui de l’Afrique du Nord et du Moyen-Orient. Lors de cette traite négrière qui contraignent les esclaves africains à quitter définitivement le sol de leurs aïeux en vue de regagner l’Orient, les femmes valent encore plus chères par rapport aux prix pratiqués dans l’Afrique Subsaharienne. Les hommes font bien sûr également partie des convois transportés ou importés par les négriers arabes en faveur des pays du Moyen-Orient désireux d’utiliser la main-d’oeuvre africaine moins coûteuse. Néanmoins, les esclaves masculins sont exploités exclusivement en tant qu’agriculteurs et militaires. Ce sont les femmes qui paraissent polyvalentes, vu qu’elles apparaissent en même temps comme des instruments de plaisir  de leurs maîtres.

Le troisième marché esclavagiste est celui destiné au Nouveau Monde, à l’Amérique. A l’inverse de deux autres marchés esclavagistes qui excellent en nombre d’esclaves féminins, la traite occidentale, appelée tout aussi bien la traite transatlantique voire le commerce triangulaire,  compte plus d’hommes que de femmes. Le commerce triangulaire qui s’organise autour de cette traite fait quadrupler le prix de vente d’un esclave masculin. La capture d’un esclave  est subordonnée à sa posture, à sa corpulence, à sa résistance physique, avant  la traversée de l’Océan Atlantique. L’accent est par conséquent mis sur les hommes valides capables de garantir les négriers dans leurs transactions avec les colons américains. La main-d’œuvre africaine est exigée par les nouveaux colons du Nouveau Monde venus de l’Europe, singulièrement d: l’Angleterre, l’Irlande, l’Ecosse, etc, ce, contrairement aux autochtones amérindiens jugés physiquement faibles.

A une certaine époque de la traite négrière, le passage obligé de tous les esclaves capturés à travers le continent se trouve être l’île de Gorée, au large du Sénégal. Ces esclaves proviennent principalement de cinq pays suivant: Congo, Sénégambie, Haute-Guinée, Bénin et Angola. Après une sélection rigoureuse qui tienne compte de la capacité physique des esclaves, la traversée de l’Océan Atlantique peut s’effectuer dans des conditions éprouvantes et inhumaines. On estime jusqu’à 25 millions le nombre d’Africains parvenus sains et saufs en Amérique et à des millions encore plus importants des morts et des suicides. Pour un Africain débarqué en Amérique, environ  quatre esclaves sont morts durant la traversée de l’Océan Atlantique, étant entendu les conditions terrifiantes de la traversée. Les esclaves ainsi entassés dans des cargaisons subissent les effets néfastes de la promiscuité, de la maladie, de la séparation et du déracinement de la terre natale.

Les esclaves choisis par les négriers sont dénudés, entravés par des chaînes avilissantes, examinés par leurs acheteurs comme du vulgaire bétail (ce qui rappelle la scène terrifiante de Saddam Hussein en Irak, lors de sa capture dans un trou par l’Armée américaine, avant que ne soit décidée sa pendaison), marqués au fer rouge avant l’embarquement.. Les négriers choisissent des hommes valides, souvent dans la vingt-cinquième année. Mais, aussi des jeunes femmes légèrement moins âgées que leurs homologues masculins. Le continent africain connaît, de ce fait, une véritable saignée parmi ses substances humaines. Le taux de mortalité au cours de la traversée atteint facilement les 20% en moyenne, voire même plus, lorsque surviennent la résistance et la révolte de certains esclaves téméraires. La répression des négriers fait de nombreuses victimes. Ces dernières sont fusillées à bout portant, sabrées voire balancées à la mer,

Lorsque les capturés débarquent dans le Nouveau Monde, ils sont fondamentalement des Africains rendus esclaves, c’est-à-dire, des êtres profondément étrangers sur le sol américain. La chose la plus horrible pour eux est sans doute le refus de leurs maîtres de les considérer comme appartenant bel et bien à l’espèce humaine. Il va sans dire que ces esclaves rendus par la force des choses des apatrides n’ont aucune chance de revendiquer la nationalité de leurs maîtres. Il n’existe quasiment pas de communication entre les esclaves et leurs acheteurs. Les esclaves connaissent une barrière linguistique de taille, étant entendu que leurs dialectes africains n’ont pas de commune mesure avec l’anglais, la langue utilisée par les colons. Ces derniers ne mettent pas en place des mécanismes de l’intégration de leurs esclaves qu’ils considèrent ni plus ni moins comme des marchandises destinées à la main-d’œuvre agricole.

Le refus catégorique du colon américain de considérer l’esclave noir comme un être humain à part entière a contribué, dès le départ du débarquement massif des esclaves sur le territoire du Nouveau Monde, l’actuel pays de l’Oncle Sam, les Etats-Unis d’Amérique, à déterminer la place réelle du Noir dans la société américaine. De toute évidence, l’esclave africain ne peut trouver de référence culturelle ni dans son comportement familier ni même dans son environnement ambiant. Tout lui paraît hostile, au point de se haïr lui-même, ne pouvant trouver des explications à son triste sort. Pour résister culturellement dans ces conditions difficiles, les esclaves pratiquent le culte de la mémoire, au travers de la chanson, la danse, la poésie, la littérature, la prière. La traite esclavagiste demeure le thème de leur prédilection durant les rares moments de leur évasion spirituelle. Plus tard, naîtront le jazz, le rythm and blues, l’église baptiste, etc. Quoiqu’il en soit, les Noirs se replient sur eux-mêmes, à défaut d’être pris en compte par la communauté américaine d’accueil.

Il sied de rappeler que la traite négrière n’a pas été que l’œuvre du seul blanc. .Elle a été rendue possible, facilitée voire même exacerbée grâce ou à cause de la complicité malheureuse des roitelets noirs. ces derniers ont été souvent corrompus par les négriers moyennant des pacotilles ne représentant pas grand chose: sel, étoffe, sucre, boîte d’allumettes, etc. D’où, la rancœur qui s’observe encore aujourd’hui parmi certains Noirs américains, caribéens ou ceux du Pacifique, si non de la plupart d’entre eux, envers les Africains. L’illustration des Antilles est en cela très éloquente. Les Antillais ont très mal accueilli la Négritude lors de sa création située bien avant les indépendances africaines. Ce mouvement littéraire, politique et culturel fondé par le Martiniquais Aimé Césaire, le Sénégalais Léopold Sédar Senghor et le Guyanais Léon-Gontran Damas ne rencontre pas la faveur des francophones antillais. Et pourtant, la Négritude fortement liée à l’anticolonialisme a influé au-delà de l’espace francophone, tel auprès des personnes proches du « Black nationalism ».

Les Antillais partent du postulat suivant lequel, le départ de leurs ancêtres de l’Afrique remonte d’il y a quatre siècles. Il ne s’agit nullement pour eux de refaire le mode ni de revivre le passé révolu. Ils réclament plutôt l’Antillanité, c’est-à-dire, la spécificité culturelle de leur nouvelle terre d’accueil, le retour au bercail n’étant plus envisageable (Lire, à cet effet, « Le discours antillais » d’Edouard Glissant. Une autre génération des Noirs a vu dès lors le jour à l’autre bout de l’Océan Atlantique, celle avec les écrivains Chamoiseau, Confiant, Barnabé, lesquels ont ensemble rédigé « Eloge de la créolité ». Les Antillais se réclament tout à la fois Nègres, Français et Indiens. Nul n’ignore qu’au tout début, les colons ont exploité les Amérindiens, les autochtones et, quand il n’y en a plus assez de forts et résistants, ils choisissent de recourir à la traite des Noirs. Plus on s’éloigne d’Aimé Césaire, plus le nègre s’estompe. Aimé Césaire dit lui-même : « J’accepte mes origines, mais que vais-je en faire ? »

La traite négrière a été un traumatisme violent et sans précédent dans l’histoire de l’humanité. De nombreux Noirs n’ont pu se résigner une fois débarqués sur le territoire américain. Le dépaysement a été tellement prononcé que les conséquences malheureuses, allant bien souvent jusqu’au passage à l’acte, sont monnaie courante. Il y a eu beaucoup de révoltes et de marronnages (fugues dans la nature, au-delà de la propriété et de la surveillance du maître colon, ce,  dans le dessein de sortir de sa dépendance, de l’esclavage pour recouvrer sa liberté). Plusieurs révoltes vont être étouffées dans l’œuf bon gré mal gré, certaines velléités échouent d’elles-mêmes, car,  elles sont mal organisées ou découvertes à l’étape de leur planification. Ainsi peut-on se souvenir de la révolte de Tamango racontée par Mérimée. Après avoir vendu ses frères, Tamango a été embarqué à son tour comme esclave, ce, contre sa volonté. Durant la traversée, Tamango a organisé une fronde sanguinaire et a massacré tout l’équipage (Lire : « Le temps de Tamango » de Boubacar Boris Diop.

La grande révolte victorieuse dans les Antilles, en Haïti précisément, demeure celle mémorable de Toussaint Louverture. Ce dernier est un homme politique français des Antilles ayant joué un rôle historique de premier plan, en tant que chef de la Révolution haïtienne entre 1791 et 1802. Il est incontestablement une figure de proue, un leader emblématique, une véritable îcone, un symbole du mouvement anticolonialiste, abolitionniste et d’émancipation des Noirs haïtiens de cette époque tumultueuse. Les mots prononcés par Toussaint Louverture, lors de son incarcération par les éléments de force de l’ordre et de sécurité français et sa déportation, lui et sa famille, sur le Navire « Le Héros » en direction de l’Hexagone, sont demeurés mémorables. Haïti, le premier pays noir à s’affranchir de la colonisation française grâce à la bravoure de Toussaint Louverture, se trouve encore aujourd’hui orphelin orphelin du leader charismatique de souche de la trempe de Toussaint Louverture.

Dans le traitement dégradant réservé aux esclaves noirs qui débarquent sur le sol du Nouveau Monde, il convient de faire la part des choses, ce, conformément aux lieux tant de leur débarquement que de leur affectation définitive. Pour ceux qui se retrouvent dans l’actuel pays appelé les Etats-Unis d’Amérique, la diversité locale des colonies est très marquante. Selon que l’on échoue dans les colonies du Sud voire celles du Nord, les conditions de vie ne sont pas du tout semblables. Le sort de l’esclave commis d’office par un maître-colon résidant dans la partie sud paraît déplorable et même inhumain. La raison en est bien simple, la partie nord du Nouveau Monde connaît une évolution socio-économique fulgurante contrairement aux colonies du sud, lesquelles vont, d’ailleurs, maintenir l’esclavage au lendemain de la proclamation d’Emancipation par Lincoln en 1863 au niveau fédéral. Cette législation qui sera ensuite entérinée par les juridictions fédérales habilitées sera battue en brèche par les colons des territoires du Sud qui ne peuvent malheureusement pas se passer de leurs esclaves sans sombrer dans la misère.

Nonobstant tout ce qui précède, force malheureusement est de constater que le transfèrement des esclaves africains capturés sur le sol de leurs aïeux, avec la complicité de leurs roitelets, par les négriers que sont les Portugais et les Espagnols dans le Nouveau Monde n’est nullement considéré par l’opinion politique internationale comme une déportation, à l’instar de celle ayant eu cours sous la domination nazie. Aucun manuel d’histoire, aucun historien n’utilise le néologisme « déportation » pour parler de la traite négrière. Les termes usuels sont demeurés « importation » ou « transport ». Il est dommage de constater qu’en histoire, la définition,  la qualification des faits ainsi que leur dimension sont affaires de pouvoir, de la politique. Plutôt que de se baser sur les faits, ce sont la qualification juridique et la qualité des victimes qui ont pris le dessus: Nazisme=Européens, Blancs; Traite=Africains, Noirs. Ainsi, les déportés du nazisme, ou tout au moins leurs descendants, ont-ils le droit de prétendre à une réparation, tandis que les Afro ne sont pas habilités à réclamer un sou à l’Etat américain actuel.

Antoine Mankumbani

 

Antoine Mankumbani

Antoine Mankumbani

Rédacteur / Animateur radio

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