Pour l’ancien président nigérian Obasanjo, Kabila « a peur de l’inconnu »

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L’ancien président du Nigéria Olusegun Obasanjo, membre du conseil consultatif de la Fondation Brazzaville, le 8 mars 2017. Patrick Robert

L’ancien président nigérian, Olusegun Obasanjo assistait à Oyo, au nord du Congo Brazzaville, du 6 au 9 mars dernier, au lancement du Fond Bleu pour le Bassin du Congo. Il nous a accordé un entretien exclusif.

C’est en tant que membre du Conseil consultatif de la Fondation Brazzaville pour la paix et la préservation de l’environnement que l’ancien président nigérian, Olusegun Obasanjo assistait à Oyo, au nord du Congo Brazzaville, du 6 au 9 mars dernier, au lancement du Fond Bleu pour le Bassin du Congo. Initié par cette fondation, entériné au Maroc lors de la COP22 et mené sous l’égide du président congolais, Denis Sassou-Nguesso,  ce projet associant douze pays africains vise à préserver les eaux et forêts de cet espace de 4 millions de km, considéré comme le deuxième poumon écologique de la planète après l’Amazonie. Mais aussi à améliorer les conditions de vie de millions de personnes.

Paris Match : Le Nigeria n’est pas parmi les douze signataires du Fond Bleu, qu’êtes-vous venu faire ici ?
Olusegun Obasanjo. Je suis ici d’abord parce que le président Sassou-Nguesso est un ami et que nous ne ratons pas une occasion d’échanger sur nos pays, notre continent. J’étais du reste dans ce même bungalow il y a peu, non loin de cette maison qu’il s’est construit dans son village natal, pour évoquer plusieurs problèmes auxquels cette région est confrontée. Nous allons  reprendre en marge du lancement du Fond Bleu cette discussion, pour s’assurer qu’aucun coin de cette région ne basculera dans une nouvelle guerre civile. Pour être tout à fait précis, la situation en République Démocratique du Congo nous préoccupe tous deux beaucoup. Je suis ici aussi, car se tient le conseil d’administration de la Fondation Brazzaville qui est à l’origine de l’idée de ce Fond Bleu. C’est un projet formidable, notamment parce que c’est la première fois que les douze pays qui se partagent cet incroyable territoire autour du bassin du Congo se rassemblent et s’engagent sur un chemin commun.

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Pensez-vous que des fondations civiles ont aujourd’hui plus de chance que les Etats occidentaux de convaincre les Etats africains de bouger ou de passer à la négociation ?
Je ne pense pas qu’il faille remettre en cause le rôle des Etats. Quoi qu’on en pense, et quels que soient leurs bilans, les gouvernements comptent. Une fondation comme la nôtre présente des désavantages et des avantages. Comme par exemple de pouvoir solliciter qui nous souhaitons sans s’embarrasser des questions diplomatiques, du politiquement correct ou du qu’en dira-t-on. Aucun pays ne nous est interdit, et tous les réseaux nous sont ouverts, ceux de la politique, des affaires, des humanitaires… Par ailleurs, nous ne risquons pas d’être perçu comme une menace, nous accuser de tentative d’ingérence, où s’imaginer que nous formons le dessein de les dominer. Je crois qu’en terme de développement un nouveau chapitre s’est ouvert. On a essayé les négociations de gouvernement à gouvernement, l’implantation d’agences spécialisées dans les pays récipiendaires. Et on a vu ceux-là être accusés de détournements, de manques de suivi, d’efficacité, et même d’intégrité. Alors pourquoi pas explorer ce champ de la société civile, des O.N.G. Pour que les intéressés s’impliquent, on ne peut ni les forcer, ni les écarter, il faut donc trouver une nouvelle approche, plus pragmatique et c’est ce que nous proposons. Il faut aussi avoir la capacité de trouver les fonds, de nouveaux donateurs, et peut être une autre manière de donner. Nous menons cette réflexion comme le font les « Think tank » mais le but est d’agir, de lancer des initiatives concrètes pouvant amener à la même table des personnes qui ne le font pas naturellement volontiers. Si nous parvenons à faire de ce projet autour du Bassin du Congo un exemple, il pourra être dupliqué ailleurs puisque nous avons trois autres bassins importants en Afrique, celui autour du Zambèze-Limpopo, celui du Niger, et celui du Nil …

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Et quels seraient les désavantages de la Fondation ?
Justement de n’être pas des gouvernants, de ne pas avoir le pouvoir des Etats, de ne pas pouvoir ordonner que les choses se fassent. C’est d’eux qu’il faudra obtenir un certain nombre de législations pour mettre en œuvre les projets, pérenniser les choses. Nous pourrons aider à la rédaction des textes, mais nul d’entre nous ne pourra les faire voter.

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Comment réussir le pari du Fond Bleu alors même que la sécurité n’est pas assurée aux frontières des douze pays signataires ?
L’idée est aussi de résoudre cette instabilité en créant des intérêts communs, en permettant un développement qui bénéficiera ostentatoirement et rapidement à la population.

Les gens s’entendent quand ils ont des intérêts communs

Cette idée est-elle née de la difficulté à convaincre Joseph Kabila, au pouvoir en RDC depuis 2001 et dont le second mandat s’achevait en décembre 2016, de céder son fauteuil de président ?
Pas vraiment. Je crois que j’ai retenu la leçon, et que je peux me passer du rôle de négociateur… La mission que nous nous assignons se limite à obtenir des gouvernants qu’ils soutiennent nos projets, et ce faisant de maintenir le dialogue. De leur faire comprendre aussi que ne pas faire ce qui doit être fait leur coûtera au final plus cher que d’avoir fait ce qui devait l’être. Ceci est crucial.

Où en êtes vous sur le dossier Kabila, allez-vous l’évoquer ces jours-ci à nouveau avec le président Sassou ?
Comme vous le savez, tous deux sont amis. Et tous deux ont intérêt à entretenir cette amitié. Nous devons nous assurer que le dialogue entre eux est continu. Il me semble que le président Kabila tente de voir ce qu’il peut apprendre de son aîné, le président Sassou. Et que le président Sassou est prêt à enseigner au président Kabila à discerner ce qui est possible et ce qui ne l’est pas. Ce dernier doit comprendre qu’il y a une vie après avoir gouverné, certains d’entre nous l’ont pratiqué et constaté. Moi même je peux lui assurer que c’est formidable. Si cet enseignement se répandait du reste parmi nos leaders africains, cela serait un vrai progrès.

Pourquoi cette difficulté en Afrique à céder le pouvoir selon vous ?
Je crois que ce qui les retient, c’est la peur. La peur de l’inconnu.

La peur de la revanche ?
Peut-être aussi parfois. Ils se demandent : que va-t-il m’arriver quand je ne serais plus en place, que va-t-il advenir de ma famille, de ma tribu, de ceux qui m’ont soutenu et porté sur ce chemin. Il faut leur demander de faire l’effort d’aller au delà de ces visions étroites pour apporter le meilleur à leur pays. Il n’y a pas un pays d’Afrique qui soit homogène, en terme d’ethnie, de langue, de religion. Cette diversité impose une alternance sereine. Et cela est du ressort et de la responsabilité de ceux qui gouvernent. Un président qui a su en tenir compte et la respecter n’aura pas à la craindre à la fin de son mandat.

Ne faudrait-il pas mettre en place un statut officiel d’ancien chef d’Etat ?
Cela est déjà en place dans certains pays, je dirais même la plupart, mais ce n’est pas inscrit partout dans la loi et cela devrait l’être. Faisons en sorte qu’ils l’obtiennent si cela peut les inciter à céder leurs fauteuils. Chaque président qui se retire devrait avoir une rente de départ raisonnable pour assurer son avenir, l’assurance que ses soins médicaux continueront d’être pris en charge, une maison, un bureau, une équipe de sécurité restreinte…

Suivez-vous la campagne présidentielle française ?
Oui, dans une certaine mesure. Mais c’est à l’électorat français de trancher. Les Américains viennent de faire leur choix, et pour les années qui viennent, nous tous, à travers le monde, devons l’accepter. L’important en démocratie, c’est que le rituel électoral soit respecté, qu’il soit ouvert, transparent, et équitable. Si c’est le cas, nul ne peut contester le résultat.

Les Français ont justement souvent dispensé des leçons de démocratie en Afrique, quand vous voyez les scandales qui éclatent autour de leurs candidats, quels commentaires cela vous inspire ?
Qui suis-je pour commenter, ou me substituer au choix des Français. Vous avez des cartes en main, et plus qu’il n’en faut : à vous de décider. Chacun de nous ici en Afrique savons que vos choix nous affecterons, c’est pourquoi nous regardons avec attention ce qui se passe, mais nous gardons d’intervenir. Nous ne pouvons que vous conseiller une chose : faites le bon choix, celui qui sera le mieux dans l’intérêt de la France, de l’Europe et au final du monde.

Et si justement de par ce choix la France sortait de l’Europe, comme vient de le faire le Royaume-Uni ?
Si la France quittait l’Europe, où irait-elle ? En Afrique ? (Il éclate de rire…). Je crois que l’émergence de ce que j’appelle les néo-populismes ne durera pas. Je crois que le libéralisme est à la fin ce qui restera. C’est une illusion de penser qu’on peut lutter contre la mondialisation.

Où en est le Nigeria dans la lutte contre Boko Haram ?
Je pense qu’on pourrait faire mieux.

By ParisMatch

Antoine Mankumbani

Antoine Mankumbani

Rédacteur / Animateur radio

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